Autobiographie d’un mur

Je me réveille comme chaque matin par le bruit des machines
Grues, pelleteuse, marteaux piqueurs et des hommes arborant leur blues jeans
Leurs gilets sont aussi fluos que je suis terne, c’est pour dire
Mais ça ne durera pas, je suis en somme un mur en devenir
J’ignore encore si je serais particulièrement grand
Mais la hauteur des  échafaudages m’indique plus haut que mes voisins
La belle église au coin d’la rue, le petit square où jouent les enfants
J’arrive dans un quartier ayant déjà vécu mais ne valant plus rien
Moi j’accueillerais plus de 1200 élèves, regarde le permis d’construire
J’ai de l’ambition comme aucun mur avant moi et un bel avenir
Nous sommes en 1930, viennent de passer les années folles
Fier de ce drapeau qui me sur plante, je serais la plus grande des écoles

Aujourd’hui, je suis ce mur au sourire vide et l’œil éteint
Sur lequel des centaines d’enfants ont vu leurs noms peints
Blanc de nature, je m’évade aujourd’hui sur le gris
A croire que le siècle passé m’a un petit peu aigri
De tous les enfants que j’ai élevé,
 certains sont devenus banquiers ou poètes
Et l’immense majorité, des dealeurs de barrettes
Je les vois aller, impuissant, s’accoudant parfois sur mon épaule
Ils ont 20 ans, j’en ai 100 et je n’ai été que leur école
Mur porteur d’une institution ébranlée et branlante
Je me surprends  à regretter le temps béni des années 30
Et l’âme aimante je donne tout pour ces mômes sans avenir
Avenant je les accueille dans mon temple à souvenir

Je fuis l’ennui qui me tiraille
Je suis l’envie qui me mitraille
Je suis la vie dans son plus bel attirail
Fixé au milieu des rails
Je ne compte plus ni les trains, ni les averses
Ni les gens  pressés au train de vie morne qui se dispersent
En somme j’ai vécu et j’ai vu, aujourd’hui je me déverse
Alors pardonne moi petit si je digresse
Tigresse graffée sur moi, je suis tagué de boue
Le temps ne m’presse jamais, je suis un tas mais de bout
Qu’à cela n’tienne j’arrive toujours à joindre les deux bouts
D’cette rame amarrée à mon âme bondée autour des trous
Il faut être armé d’patience et tous les jours c’est dur
Une école devenue une gare, quelle infortune
J’fais contre mauvaise fortune bon cœur et me rassure
En assurant à tous l’autobiographie d’un mur

Ilyr